mercredi 7 octobre 2026

Les "sorcières volantes" dans l'espace aérien de l'Eswatini : quand l'aviation civile régule le surnaturel

OVNI – SOUCOUPES VOLANTES ET SORCIERES VOLANTES !

Les "sorcières volantes" dans l'espace aérien de l'Eswatini : quand l'aviation civile régule le surnaturel

Un décret insolite qui mêle croyances traditionnelles et droit aérien moderne

Introduction : une information qui a fait le tour du monde

En mai 2013, une dépêche pour le moins surprenante a fait le tour des agences de presse internationales : l'Autorité de l'aviation civile de l'Eswatini (Swaziland Civil Aviation Authority – SWACAA) aurait officiellement interdit le vol des "sorcières" au-dessus d'une certaine altitude, sous peine de sanctions.

Reprise par la BBC, Reuters, le Huffington Post, Le Monde et des dizaines d'autres médias, l'information a suscité l'hilarité, l'étonnement, puis un certain scepticisme quant à sa véracité. Pourtant, derrière l'anecdote apparente se cache une réalité plus complexe : celle d'un pays où les croyances traditionnelles, la sorcellerie et la modernité juridique se côtoient quotidiennement, parfois jusqu'au sein des institutions de l'État.

Cet article se propose de revenir en détail sur cette affaire, d'en examiner les origines, les implications et le contexte culturel, tout en démêlant la part de vérité et la part de légende médiatique.

1. Les faits : ce qui a réellement été dit

            1.1. Le communiqué de la SWACAA

L'affaire remonte à une déclaration attribuée à Sabelo Dlamini, alors porte-parole de la Swaziland Civil Aviation Authority. Selon les versions rapportées par la presse, celui-ci aurait confirmé que l'agence avait pris des dispositions pour interdire aux sorcières de voler au-dessus de 150 mètres d'altitude. La justification avancée était que les "sorcières volantes" représentaient un danger pour les aéronefs, et que leur présence dans l'espace aérien contrôlé pouvait provoquer des collisions ou perturber le trafic aérien.

Dans certaines versions de l'histoire, il était précisé que les contrevenantes s'exposeraient à une amende de 500 000 emalangeni (la monnaie locale, environ 25 000 euros à l'époque) ou à une peine d'emprisonnement. D'autres sources mentionnaient que la mesure visait également les avions privés des sorcières, et non seulement leurs balais.

            1.2. La confusion médiatique

Très rapidement, l'information a été reprise sans vérification approfondie. Plusieurs médias ont présenté la mesure comme une loi officielle, ce qui n'était pas exact. D'autres ont affirmé que le gouvernement swazi "croyait réellement aux sorcières", ce qui simplifiait à l'extrême une réalité culturelle bien plus nuancée.

Il est important de souligner que la SWACAA n'a jamais publié de texte réglementaire formel interdisant spécifiquement le vol des sorcières. Il s'agissait plutôt d'une déclaration orale faite à des journalistes, dans un contexte où la question de la sécurité aérienne et des croyances locales se croisaient.

            1.3. Le démenti partiel

Face à l'ampleur de la polémique et aux moqueries internationales, des responsables swazis ont tenté de nuancer leurs propos. Certains ont expliqué que la déclaration avait été mal interprétée ou sortie de son contexte. D'autres ont affirmé qu'il s'agissait d'une plaisanterie ou d'une réponse à une question hypothétique posée par un journaliste.

Cependant, le mal était fait : l'image de l'Eswatini comme un pays où l'État légifère sur les sorcières était désormais ancrée dans l'imaginaire collectif international.

2. Le contexte culturel : la sorcellerie en Eswatini

            2.1. Une croyance profondément enracinée

Pour comprendre cette affaire, il faut saisir la place qu'occupe la sorcellerie (appelée kuhlabela ou bugcwele en siSwati) dans la société swazie. Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture occidentale rationaliste, la sorcellerie n'est pas une simple superstition folklorique : elle est une réalité sociale et juridique au Swaziland.

Le Witchcraft Act de 1889, hérité de la période coloniale et toujours en vigueur, interdit la pratique de la sorcellerie et prévoit des peines pouvant aller jusqu'à 20 ans d'emprisonnement. Ce texte n'est pas une relique oubliée : il est régulièrement invoqué dans des affaires judiciaires. En 2013, par exemple, un homme a été condamné pour avoir accusé une femme d'être une sorcière, ce qui montre que la question est loin d'être anodine.

            2.2. Les "sorcières volantes" dans l'imaginaire local

Dans les croyances traditionnelles swazies, certaines sorcières sont réputées pouvoir voler de nuit pour se rendre à des rassemblements secrets, jeter des sorts ou attaquer leurs victimes. Elles utiliseraient des balais, des paniers ou même des animaux pour se déplacer dans les airs. Ces récits sont transmis oralement et font partie du folklore, mais ils sont aussi pris au sérieux par une partie de la population.

Il n'est donc pas absurde, dans ce contexte, que la question du vol des sorcières ait été soulevée dans un cadre administratif. Ce qui l'est davantage, c'est qu'une autorité de l'aviation civile ait semblé la traiter comme un problème de sécurité aérienne.

            2.3. La peur des sorcières et la violence sociale

Il faut également rappeler que les accusations de sorcellerie peuvent avoir des conséquences tragiques. Dans toute l'Afrique australe, des personnes – souvent des femmes âgées, veuves ou marginalisées – sont accusées de sorcellerie et victimes de violences, parfois jusqu'au meurtre. L'Eswatini n'est pas exempt de ce phénomène. La législation sur la sorcellerie vise officiellement à protéger la population, mais elle peut aussi être détournée pour régler des conflits personnels ou pour exclure des individus jugés indésirables.

3. L'affaire de 2013 : analyse et interprétations

            3.1. Une réponse à un problème concret ?

Certains observateurs ont suggéré que la déclaration de la SWACAA n'était pas totalement absurde dans son intention. L'espace aérien de l'Eswatini, comme celui de nombreux pays, est traversé par des objets volants non identifiés – drones, ballons, lanternes, oiseaux – qui peuvent effectivement représenter un danger pour l'aviation. En attribuant ces phénomènes à des "sorcières", les autorités auraient cherché à rassurer la population tout en justifiant des mesures de contrôle.

D'autres ont avancé une explication plus politique : la déclaration aurait pu être une stratégie de communication visant à détourner l'attention de problèmes plus graves, comme la répression politique ou les difficultés économiques du pays.

            3.2. Une méprise culturelle ?

Il est également possible que les journalistes aient mal compris les propos de Sabelo Dlamini. Dans de nombreuses cultures africaines, le mot "sorcière" peut être utilisé de manière métaphorique pour désigner des personnes qui se comportent de manière malveillante ou qui perturbent l'ordre social. Il est concevable que le porte-parole ait voulu dire que toute personne – réelle ou imaginaire – perturbant l'espace aérien serait sanctionnée, et que les journalistes aient pris l'expression au pied de la lettre.

            3.3. Une opération de communication maladroite ?

Enfin, certains ont émis l'hypothèse que la SWACAA avait volontairement exagéré la dimension surnaturelle de l'affaire pour attirer l'attention sur elle. Dans un pays où les ressources médiatiques sont limitées, une telle déclaration garantissait une couverture internationale gratuite. Le pari était risqué, mais il a fonctionné : l'Eswatini a fait la une des journaux du monde entier.

4. Les conséquences de l'affaire

            4.1. Un impact sur l'image du pays

L'affaire des "sorcières volantes" a renforcé les stéréotypes sur l'Afrique en général et sur l'Eswatini en particulier. Le pays a été présenté comme un lieu exotique et arriéré, où l'État croirait aux balais volants. Cette image a pu nuire à son attractivité touristique et à sa crédibilité internationale, notamment auprès des investisseurs étrangers.

            4.2. Un débat sur la place des croyances traditionnelles

Paradoxalement, l'affaire a aussi ouvert un débat sur la place des croyances traditionnelles dans la société moderne. Certains Swazis ont défendu la décision, arguant que la sorcellerie est une réalité et que l'État doit la prendre au sérieux. D'autres ont critiqué cette position, estimant qu'elle ridiculisait le pays et qu'il fallait séparer les croyances privées des affaires publiques.

            4.3. Une jurisprudence inexistante

À ce jour, aucune sorcière n'a été poursuivie pour avoir violé l'espace aérien swazi. Aucun texte réglementaire spécifique n'a été publié. L'affaire est restée au stade de la déclaration médiatique, sans suite judiciaire ou administrative. Elle illustre surtout la porosité entre tradition et modernité dans un pays en transition.

5. Comparaisons internationales

L'Eswatini n'est pas le seul pays à avoir régulé – ou tenté de réguler – le surnaturel. On peut citer :

Le Malawi : en 2012, le président Bingu Wa Mut Harika avait affirmé que des "vampires" attaquaient des villageois, provoquant une panique et des violences.

Le Zimbabwe : des cas de "sorcières volantes" ont été signalés, notamment dans les années 1990, et des procès en sorcellerie ont eu lieu.

L'Afrique du Sud : la loi sur la sorcellerie de 1957 (Witchcraft Suppression Act) est toujours en vigueur, bien que rarement appliquée.

L'Arabie saoudite : la sorcellerie est un crime passible de la peine de mort, et des "unités anti-sorcellerie" existent au sein de la police religieuse.

Ces exemples montrent que la régulation du surnaturel n'est pas propre à l'Eswatini, mais qu'elle s'inscrit dans un contexte plus large de croyances et de pratiques juridiques à travers le monde.

6. Conclusion : entre mythe et réalité

L'affaire des "sorcières volantes" de l'Eswatini est un cas d'école à plusieurs titres. Elle illustre :

La difficulté à distinguer le vrai du faux dans l'information internationale, surtout lorsqu'il s'agit de pays peu connus.

La persistance des croyances traditionnelles dans des sociétés modernes, et leur interaction avec les institutions étatiques.

Le pouvoir des médias à créer des légendes contemporaines à partir de faits parfois anodins.

Les enjeux de représentation des pays africains dans les médias occidentaux, souvent réduits à des clichés exotiques.

En définitive, qu'on y croie ou non, les sorcières volantes de l'Eswatini continuent de faire parler d'elles. Elles rappellent que l'espace aérien n'est pas seulement un domaine technique, mais aussi un espace culturel et symbolique, où se croisent les croyances les plus anciennes et les régulations les plus modernes.

Annexes

A. Chronologie de l'affaire

Date

Événement

Mai 2013

Déclaration de Sabelo Dlamini (SWACAA) sur l'interdiction de vol des sorcières

Mai 2013

Reprise massive par la presse internationale

Juin 2013

Démentis partiels et tentatives de contextualisation

2013-2024

Aucune poursuite, aucun texte réglementaire publié

 

B. Sources principales

-       BBC News, "Swaziland 'bans' witches from flying above 150m", mai 2013.

-       Reuters, "Swaziland bans witches from flying above 150 meters", mai 2013.

-       The Guardian, "Swaziland witchcraft law", articles divers.

-       Witchcraft Act de 1889 (Swaziland).

-       Témoignages et analyses d'anthropologues spécialistes de l'Afrique australe.

-       Pour aller plus loin

-       Film documentaire : The Witches of Swaziland (si disponible).

-       Ouvrage : Witchcraft, Power and Politics in Southern Africa (collectif).

-       Article académique : "Sorcery and the State in Swaziland", Journal of Southern African Studies.

-        

Article rédigé à des fins d'information et d'analyse culturelle. Les croyances et pratiques décrites sont présentées dans leur contexte anthropologique et ne font l'objet d'aucun jugement de valeur.

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